C6F - Construire l'intrigue de vos histoires

Boomerang.

Paris, au 146 de la rue Henri Martin. Des bruits de talons aiguilles résonnent dans le hall, passent rapidement devant la porte  de Monsieur Gérard, le concierge, puis ralentissent. Montant avec peine les marches de l’escalier monumental en marbre de Carrare, Françoise arrive sur le pallier, soucieuse. Sa claustrophobie lui interdit l’ascenseur, aussi fuit-elle comme la peste métro, train, avion, restaurants bondés et foule en tout genre. Elle tousse. Ce n’est pas de la fatigue, elle est plutôt sportive. Non. C’est comme un pressentiment qui lui coupe le souffle. Son mari, Jean-Charles Gilbert, sera bientôt sous les lumières des projecteurs. Le rendez-vous annuel des prix Goncourt et Renaudot s’ immisce dans leur vie. Depuis quelques jours, l’atmosphère à la maison est tendue. Il ne lui parle pratiquement plus. Mais le pire est à venir. A son retour de l’hôtel de Massa , elle peut s’attendre à des colères terribles, des reproches sur sa tenue, sa coiffure, son parfum, ses origines modestes, son insignifiance.

Françoise pose ses clefs, enlève son manteau et allume le téléviseur. Il est 12 heures 30. Elle se jette sur le sofa du salon, en ayant pris soin de placer son téléphone portable à côté de la télécommande. Elle zappe, jusqu’à tomber sur la retransmission en direct de l’annonce du prochain lauréat du prix Renaudot 2032. La caméra montre un plan large de la place qui jouxte l’hôtel où délibèrent les membres du jury, et, comme le souligne le journaliste en voie off, pour la première fois sous la présidence du célèbre critique, journaliste et romancier Jean-Charles Gilbert. Puis un plan serré sur l’hôtel lui-même. Le journaliste donne la liste des  candidats, en insistant sur l’unique prétendante, comme s’il s’agissait d’une bête de foire dans un troupeau de mâles.

—Tout le monde connaît Mélanie Velpagès par ses écrits. Mais personne n’a encore vu son visage. On se rappelle son premier roman « Grains de sel », qui, par son style direct et péremptoire, obtint la foudre des critiques, et le prix du Jeune Écrivain 2028. Deux ans plus tard, elle récidive avec « La vérité si je mens » , un pamphlet sur les années Mâcon, et le scandale des ventes d’armes par la France à l’Arabie Saoudite sous embargo…

—Ah, je vous interromps, Michel, mais on me fait signe … voici le moment tant attendu…

Le cameraman se tourne alors vers le salon aménagé dans l’hôtel pour l’occasion : une estrade trône devant un parterre de journalistes, au milieu d’une forêt de micros, de caméras, dans un tumulte décroissant au fur et mesure que les membres du jury pénètrent dans l’arène. On attend plus que le maître de cérémonie. Les secondes s’écoulent, qui deviennent des minutes. Le brouhaha reprend.

—Michel, je vous rends la parole. Nous attendons le président du jury. Pouvez-vous nous parler du dernier roman de Mélanie Velpagès ? On entend dans certains milieux littéraires qu’il s’agit une fois de plus d’un pamphlet, un réquisitoire sur la toute puissance des critiques. On parle même d’un coup de théâtre, d’une révélation lors de cette remise de prix, qu’en est-il  ?

—Vous avez bien suivi l’actualité de cette rentrée, Thierry ! En effet, le roman de Mélanie Velpagès, « Emprise », raconte l’histoire d’un homme tout puissant , Jean Servaz, qui par sa verve et ses réseaux maintient chez les auteurs et les éditeurs une pression permanente. Etre publié c’est s’exposer à sa critique. Le livre fait le portrait de cette homme et de son influence délétère sur sa famille. Il est même question d’abus sexuels sur sa fille. On voit que Mélanie Velpagès n’a pas peur de mélanger les genres.

—Je vous interromps de nouveau, Michel. Jean-Charles Gilbert  va parler. Nous l’écoutons.

Jean-Charles Gilbert tient négligemment un papier du bout des doigts. Il prend son temps. Fait la moue à une journaliste devant lui, poing fermé, pouce levé. Le silence est pesant. Il jubile intérieurement.

—Le prix Renaudot 2032 est décerné à Mélanie Velpagès pour son roman « La vérité si je mens » aux éditions « Le Cercle de Minuit », au premier tour, par 9 voix contre une.

Puis Jean-Charles Gilbert jette un regard en arrière vers le jury et fixe à nouveau le parterre de journalistes. Il esquisse un sourire.

Enfin, repliant sa feuille en quatre avant de la mettre dans sa poche de veste, Gilbert quitte la scène précipitamment.

L’information a fait le tour des rédactions. Rapidement les images montrent un autre lieu emblématique du microcosme littéraire : le Café des Editeurs. Une voix off retentit dans le poste de télévision de Françoise Gilbert qui sursaute, ayant encore en rémanence la sortie tonitruante de son époux.

—Nous nous approchons de celle qui fera, on n’en doute pas, la une des journaux demain matin. Bonjour Mélanie Velpagès.

Sortie de la pénombre par l’éclairage des projecteurs, Mélanie porte un tailleur rouge vif flanqué d’une broche en diamant et rubis, représentant la déesse Maât¹. Elle est accompagnée de son éditeur, téléphone portable à l’oreille.

—Bonjour, répond-elle.

—J’imagine votre satisfaction à la nouvelle de ce prix qui couronne déjà une carrière bien remplie malgré votre jeune âge et…

—En effet, interrompt-elle.

Le journaliste, un moment décontenancé par la réplique laconique de Mélanie, se racle la gorge tout en feuilletant ses notes.

—Bien. Revenons sur votre roman. Quel message envoyez-vous à vos lecteurs, et à ceux qui ne vous ont pas encore lu, mais qui ne manqueront pas …

—Tout d’abord, permettez-moi de faire une déclaration, interrompt-elle à nouveau.

Un silence s’installe. Mélanie s’accorde un instant de réflexion, puis s’élance.

—Mélanie Velpagès est un nom d’emprunt, poursuit-elle. Mon véritable nom est Pamela Sevelinge…

A quelques rues de là, Françoise Gilbert, se lève de son sofa et ouvre de grands yeux tout en se rapprochant du poste de télévision. Ce nom. Ce visage. Pamela. C’est un songe qui prend forme sous les traits d’une femme étonnamment sûre d’elle.

« Pamela. Cette enfant fragile, toujours collée à mes basques, timide, comme un rêve brisé, une déchirure qu’il a fallu apprivoiser, aimer, accompagner, puis protéger. De cette homme. Quelle coïncidence. Puis il a fallu prendre une décision. Pour la sauver. La sortir de là, pour qu’elle puisse continuer son chemin dans une autre famille d’accueil. Pamela. Ma petite orpheline. Tu étais dans mon cœur pendant toutes ces années. » pense-t-elle.

Puis Françoise  redevient à nouveau attentive au monologue de Paméla. Elle écoute, chaque mot, puis ouvre la bouche en écartant d’abord les lèvres pour ensuite laisser échapper un long hurlement d’horreur.

—… cet homme, président du jury du prix Renaudot 2032, de m’avoir abusée sexuellement pendant quatre longues années.

A l’écran, tout en regardant la caméra, Pamela Sevelinge montre une photo jaunie, froissée,  déchirée puis recollée. On voit une enfant, maquillée, nue, au côté d’ un homme prenant la pose, Jean-Charles Gilbert, sans ambiguïté. Un selfie.

— Jean-Charles Gilbert est mon agresseur dans le livre comme dans la vie, dit-elle dans un souffle.

Dans l’appartement des Gilbert, le silence est revenu. Le poste est éteint. Le sofa est vide. La télécommande gît parterre, éclatée. Les piles ont roulé près de la chaise du bureau. Françoise, assise, les deux bras tendus devant elle, regarde son téléphone. Quelque secondes passent. Puis elle sélectionne le numéro de son mari. Elle appuie avec force.

— Jean-Charles, crie-t-elle en larmes !

— Quoi, l’interrompt-il, avant même qu’elle ne puisse dire un mot de plus. Tu ne vas pas croire ces insanités ! C’est une salope, cette mijaurée. Elle se cache pendant des années et se montre subitement pour cracher son venin, pour me salir. Te salir aussi, ma chère Françoise. Tu comprends ça. Est-ce que tu comprends ? Si elle me salit, elle te salit !

Françoise éloigne le téléphone de son oreille, puis le tend devant elle, et le couvre de ses deux mains, comme pour se protéger.  Malgré cela, elle entend encore le sifflement des mots qui se perdent dans le salon décoré de livres.

D’un geste déterminé, elle ouvre le tiroir du bureau et en extirpe un bloc et une enveloppe. Puis elle décapuchonne le Mont-Blanc qu’elle a offert à son mari pour ses 50 ans. Quelques minutes plus tard, elle se lève tout en repoussant sa chaise. Elle pose le stylo sur la lettre bien en évidence devant leur photo de mariage, puis se dirige vers la porte qui mène au fumoir. On entend des tic-tac de talons aiguilles, puis le grincement d’une fenêtre qui s’ouvre, une chaise traînée sur le sol, un bruit sourd, puis plus rien.

Notes de l’auteur : ¹Maât , déesse égyptienne de l’ordre, de la justice et de la vérité.


Récit de l’écriture de la nouvelle

L’idée de cette nouvelle a deux origines : l’actualité littéraire et Simenon. Dans ses romans, Simenon avait une faculté de peindre ses personnages, l’atmosphère qui les entoure, par petites touches. L’intrigue était portée par ces détails, ces odeurs, ces sons, ces lumières et ces ombres. Et la chute arrivait comme une délivrance inattendue. (lire « L’Escalier de Fer »). Les prix littéraires, c’est pour leurs côtés mystérieux et fascinants à la fois.

L’histoire se résume ainsi : pour faire éclater la vérité et se venger d’un critique littéraire de renom qui l’a autrefois abusée sexuellement, une femme parvient, par le travail et le talent, à être sélectionnée pour le prix Renaudot avec son roman « Emprise ». Elle dévoilera le nom de son bourreau, membre du jury. Les conséquences ne seront pas celles espérées.

Le thème de la vengeance , source d’inspiration majeure de la littérature, m’a donné envie de le revisiter en y associant celui de la recherche de la vérité à tout prix, celle qui éclate au grand jour, mais d’une manière peu banale : utiliser un prix littéraire comme arme de destruction médiatique.

Voici les personnages principaux :

Pamela Sevelinge :

Pamela est née sous X. Accueillie par un couple de journalistes aisés, les Gilbert, elle passera des moments d’insouciance, de bonheur puis de douleur. A 12 ans, les services sociaux la changent subitement de famille d’accueil. En rupture avec la société, elle connaît le placement en centre éducatif fermé (CEF)  notamment pour des faits de violence en récidive envers ses professeurs. Arrivée à l’âge de 18 ans dans un foyer, elle entame alors des études littéraires puis sort majore de sa promotion à l’ Ecole Supérieure de Journalisme de Lille. Après des débuts difficiles comme pigiste au Figaro, elle démissionne pour incompatibilité avec la ligne éditoriale, puis devient grand reporter au Monde. Elle a déjà publié deux romans.

Le journalisme est un tremplin. Ecrire, publier et être reconnue par ses pairs, les écrivains, et surtout les critiques, voilà son Graal. Derrière cette ascension fulgurante se cache un désir noir de se venger et de faire éclater la vérité le moment venu.

L’abandon à sa naissance, sa vie d’errance, mais surtout un secret difficile à porter qu’elle ne peut partager : les abus sexuels répétés pendant quatre ans, jusqu’à l’âge de 12 ans, par celui qui était censé la protéger : la figure paternelle Jean-Charles Gilbert. Voilà ses blessures.

Pamela est une femme intelligente, indépendante, au caractère bien trempé, impulsive. Elle parcourt la planète pour dénoncer les injustices et les crimes impunis. Elle publie et signe sous un anagramme de son nom : Mélanie Velpagès

Jean-Charles Gilbert :

Journaliste, critique littéraire, écrivain récompensé par le prix Renaudot en 2024, c’est avec sa femme qu’il accueille Paméla Sevelinge pendant quatre ans. De son passé on ne connaît pas grand chose.

Craint pour ses critiques acerbes taillées au scalpel, membre du jury du prix Renaudot depuis 5 ans, il brigue la place de président , ce qu’il devient pour la première fois.

L’instruction et les expertises psychiatriques qui précéderont son procès après l’affaire qui va suivre ne décèlera aucune blessure d’enfance.

Doué d’une intelligence hors du commun, bachelier à 14 ans, Jean-Charles est un pervers narcissique, un maître du langage, sans empathie et ne souffrant aucune frustration. Enfant, il martyrisait sa sœur aînée moins douée pour les études. Elle se suicida à l’âge de 18 ans. Personne ne sut pourquoi.

Françoise Gilbert :

Issue d’une famille modeste, Françoise rencontre son mari sur les bancs de la Sorbonne. Professeure de français, puis journaliste pour un magazine littéraire, elle abandonne son métier pour élever ses deux enfants, mais surtout, pour les protéger de leur père aux réactions imprévisibles. Devenus adultes, ses enfants auront gardé peu de liens avec leurs parents. Figure maternante , Françoise tisse avec Paméla Sevelinge des liens très forts. Elles entretiennent une correspondance jusqu’au placement de Pamela en CEF. Puis elle se perdent de vue.

Dans l’ombre de son despote de mari, elle ne souhaite qu’une chose : faire le bonheur de ses enfants. Sous l’emprise d’un homme manipulateur, elle ne pourra jamais réaliser son rêve.

Son père, alcoolique notoire, les a quittées elle et sa mère alors qu’elle n’avait pas 8 ans. Toujours en recherche de l’image du père idéal pour ses enfants, elle finira dans les bras d’un homme sans scrupule.

Déterminée quant il s’agit de protéger sa progéniture, fragilisée par vingt-cinq années de mariage avec un homme sournois et sans affect, Françoise aime son mari et veut croire qu’un jour il changera.

Epoque : futur proche. Nous sommes le jour de l’annonce du prix Renaudot 2032. Pamela a 28 ans.

Lieu géographique et social : Paris, l’hôtel de Massa, le café des Editeurs, le XVI ième arrondissement.

Liste chronologique des événements, péripéties

  • Françoise Gilbert suit à la télévision l’ annonce du lauréat du prix Renaudot. Description.
  • Le journaliste de télévision termine l’énoncée de la liste des 13 prétendants. Dialogue.
  • Il développe le parcours de celle qui est pressentie pour le prix avec son roman Emprise : Dialogue.
  • En attendant le discours du président qui se fait désirer, il revient sur Mélanie et raconte brièvement un résumé de son livre  : Dialogue.
  • Annonce par Jean-Charles Gilbert, à l’hôtel de Massa, de la lauréate Mélanie VelpagèsDescription et dialogue.
  • Dès l’annonce de la gagnante, Mélanie Velpagès est interrogée au Café des Editeurs, par un journaliste sur son sentiment. Pour réponse elle montre une photo d’elle enfant, maquillée et nue, au côté d’ un homme, Jean-Charles Gilbert puis elle accuse  » Jean-Charles Gilbert est mon agresseur dans mon livre comme dans ma vie. ». Dialogue et description.
  • Entre-temps, Jean-Charles Gilbert quitte précipitamment l’hôtel de Massa. Description
  • Françoise Gilbert, qui regarde toujours la télévision, est décomposée. Elle reconnaît Paméla sous les traits de Mélanie, dont l’image est diffusée pour la première fois. Elle éteint le poste et appelle son mari. Description, monologue intérieur.
  • Dialogue entre la femme et son mari. Il nie en bloc.
  • Françoise Gilbert raccroche et écrit une lettre. Description.
  • Par les bruits qu’il perçoit, le narrateur suggére le dénouement tragique de cette histoire. Description.

La stratégie :

  • Combinaison n°1 (celle qui a été développée)  : mener de front les points de vue des trois personnages principaux jusqu’à l’aboutissement final, en attisant la curiosité puis l’étonnement par l’intrigue de l’annonce et enfin la surprise. L’identité et les raisons qui ont poussé la personne retrouvée défenestrée du domicile des Gilbert doivent rester cachées. Tous le reste est progressivement distribué au lecteur, par le narrateur extérieur, depuis l’appartement de Françoise Gilbert, mais surtout par le dialogue des journalistes de télévision. Ce qui donne une immédiateté, un réalisme, une intensité au drame qui se joue. Le tout a été enveloppé par un panneau indicateur pour le lecteur qui arrive au début et au dénouement : une paire de talons aiguilles. La boucle et bouclée. Effet boomerang.
  • Combinaison n° 2 : un seul narrateur qui raconte uniquement de son point de vue. Pamela/Mélanie
    • avantage : la fiction devient une diatribe contre le personnage masculin où la narration sera de tonalité chaude. Le lecteur pourra entrer dans les arcanes les plus intimes du personnage Pamela/Mélanie.
    • inconvénient : le lecteur ne pourra pas forcément s’identifier aux personnages, car le prisme Pamela/Mélanie sera subjectif.
  • Combinaison n° 3 : Faire rencontrer Pamela/Mélanie et Jean-Charles Gilbert après l’annonce du prix. Les faire dialoguer.
    • avantage : le dialogue permet des échanges rythmés, dans le présent, et très réalistes.
    • inconvénient : ne pas pouvoir suffisamment faire ressentir les cinq sens au lecteur.  Pour y parvenir, il faudra ponctuer les dialogues avec des descriptions d’un narrateur extérieur.

Le climax : la transformation de Pamela en Mélanie et la découverte du corps.

Choix du titre : en général le titre vient une fois l’idée transformée sur le papier.  Pour la première nouvelle ce fut tout de suite évident. Dont acte. C’est terminé. Pour la deuxième nouvelle, le titre est sorti encore sans effort. Souffles de vent, souffles de vie. Le vent, la voile, la vie. Tout est dit. Pour la troisième, je n’ai pas fait d’effort. Morceaux choisis. J’avais aussi pensé à Quatre quarts. Comme le gâteau. Pour cette nouvelle-ci, c’est autre chose. Pourquoi choisir un titre devient parfois si difficile ? Boomerang. Le passé qui vous revient en pleine figure.

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