C25F - Se documenter et trouver des sujets

Cena in carcerem

Monsieur le commissaire,

Cela fait maintenant quatre ans que je croupis dans cette prison, au départ pour un simple vol. Plus tard pour des soupçons de meurtre, celui d’un homme savant qui partageait ma cellule et qui me parlait sans cesse de ses travaux sur les livres anciens, notamment la Cena Cypriani.

Pourtant, j’ai des révélations à vous faire qui prouveront mon innocence : comment vous exprimer, du fond de ma geôle, l’horreur qui chaque jour prend corps devant moi, sous la forme d’un homme décharné. Il prononce des paroles insensées, me dit qu’il est le fils de Charmi – une légende – et qu’il vient se venger d’une mort atroce. Puis il disparaît dans un halo bleuté.

Cela commença dans la nuit du 1er au 2 février 2005 : il m’est apparu revêtu d’un manteau d’ écarlate, tenant un lingot d’or dans sa main gauche et une poignée de pièce d’argent dans la droite. Il déposa le tout sur la table, puis il disparut derrière un écran de fumée.

Je ne sus que faire de ces cadeaux. Le directeur, un homme charmant, me gratifia de 10 jours de quartier disciplinaire pour recel d’objets volés.

Bien sûr, personne ne crut ma version des faits. La semaine suivante, Achan, c’est ainsi qu’il se fait appeler, me raconta son histoire en détail. Se faire lapider jusqu’à ce que mort s’ensuive, lui et toute sa famille, pour avoir dérobé quelques objets – ceux qui m’ont valu du mitard – avouer qu’il n’y a pas de justice.

Mais, attendez la suite. Quelques jours plus tard, il revint me faire sa petite visite quotidienne. Mais pas tout seul. Il me présenta les invités de la petite fête qu’il organise chaque année, dans la nuit du 1er au 2 mars. Je prévins, comme il se doit, le surveillant d’étage pour lui demander s’il ne serait pas possible d’emprunter la salle de réunion de la direction. En effet, comment faire tenir cent cinquante personnes dans une cellule de neuf mètres carrés ? Cela reviendrait à les empiler sur quatre niveaux jusqu’au plafond. Mais, rien à faire. Il refusa net ma demande. Alors, forcené, je m’énervai. Et je commence à l’empaler avec le sceptre de Pierre, un des invités. De là arrivèrent les ÉRIS*, prêtes à en découdre avec moi. Je frappais dans tous les sens et devant le nombre – rappelez-vous, nous étions cent cinquante et un – ils se rendirent. Finalement, nous prîmes possession de l’établissement pénitencier.

Pour des raisons que j’ignorais à ce moment-là, Achan me conseilla de réintégrer ma cellule. Il voulait me protéger, le brave homme.

Soudain, des bruits infernaux résonnèrent dans tout le bâtiment : des rires, des cris, des chants d’un autre âge dans une langue incompréhensible. Puis des odeurs de viande rôtie, de pâtisserie sortant du four, et de parfums évanescents vinrent jusqu’à moi. Mes mains tambourinaient contre la porte, en vain. Personne n’entendit mon désarroi : participer au banquet. À la cuean ou cena, comme ils disent. Enfin, un spectre traversa le mur et s’approcha : il devait bien mesurer 2 mètres, le gaillard, portait un triangle illuminé comme couvre-chef, une barbe blanche bien fournie, le tout enveloppé dans un drap blanc, façon César. Puis il m’apprend qu’ Achan sera exécuté dans ma cellule. Joël, c’est son nom, me désigna bourreau. Certes, cette mission me convenait, même si elle me posait un problème d’éthique : quel crime l’accusé avait-il commis pour mériter un sort aussi funeste ? « Il a troublé Israël par une transgression au sujet d’une chose vouée à l’anathème », me rétorqua Joël. En clair, il a payé pour les autres.

Achan revint vers moi, accompagné de son accusateur. Les autres restèrent à l’extérieur. Le mode opératoire devait être rapide. Pas de lapidation, trop bruyante. Je choisis donc la pendaison. Je pris ce qui me tombait sous la main : un drap , celui que portait Joël, dans lequel je découpais trois bandes de 20 centimètres de large sur 1 mètre cinquante de long, que je torsadais fermement. Achan dormait, du sommeil du juste. Je m’approchais de lui, par derrière et commençait à enrouler ma corde improvisée autour de son cou. Puis je tirai de toute mes forces. Surpris, il s’agrippa à la boucle, ouvrant la bouche par laquelle aucun son ne sortit. Puis relâcha sa prise, inerte. Je me retournais, recherchant le visage de mon commanditaire, espérant un mouvement de satisfaction, un léger sourire d’approbation. Mais, non. Joël demeura introuvable.

Comment expliquer cela au juge et aux jurés sans passer pour un menteur, un affabulateur ? Une preuve matérielle. Voilà l’idée. Je recopiais donc de mémoire le fameux livre, vous savez la Cena Cypriani. Puis je le mis en vente sur le site d’eBay, par l’intermédiaire de mon avocat, maître Dubiable. Je vous en adresse une copie, avec ce courrier. Les aveux de ce Joël me disculperont.

Je dois vous laisser. Mon nouveau codétenu s’impatiente. Il purge une peine de deux ans pour un vol dans un restaurant. Employé au vestiaire, il est accusé, comme ses complices qui réussirent à prendre la fuite, d’avoir fait les poches des clients. Il se dit innocent et enrage de payer pour les autres : il me fait penser à Achan. Il ne souffrira pas, je vous le promets, monsieur le commissaire.

*ÉRIS : équipes régionales d’intervention et de sécurité : composées de personnels pénitenciers qui interviennent  en milieu carcéral.

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