C27F - L'amplification : développer une histoire en plusieurs longueurs

Evasion : le cas des colles

Les portes grincèrent, leurs dents d’acier prêtes à mordre. À tâtons, la camionnette du blanchisseur avança, effrayée par la bête carcérale, puis franchit l’enceinte du pénitencier de Melbourne. En dessous, des vapeurs d’essence et d’huile moteur enveloppaient Charlie, dégoulinant de sueur, scotché. Tout près, la liberté bientôt recouvrée allait chasser cette puanteur enivrante. Elle exhalerait son parfum de soleil, promesse d’un avenir sans limites. Mary, l’amour de sa vie, poserait sa peau satinée sous sa main affamée.

Encollé sous le ventre du Sprinter Mercedes, il jubilait : « La gueule des matons quand ils verront qu’il n’y a plus rien à voir. Pschitt ! Évaporé, le Charlie ». Un coup de volant brusque testa pour la première fois la solidité de la symbiose homme-camion.

— Holà, fit l’évadé, secoué comme le Diable de Tasmanie dans le marsupium de sa mère.

Une ribambelle de jurons étouffés par le bruit du moteur s’en suivirent. Une accélération. Charlie tourna la tête du mauvais côté : une des roues s’écrasa dans un trou rempli d’eau boueuse et saumâtre. Claqué par cette fange poissonnière, le passager clandestin but la tasse. Tenir. Encore cent mètres. Jusqu’au feu rouge.

Le stratagème ? Une publicité « vue à la télé » pour une colle puissante. Qu’est-ce que vous croyez ? La taule, ça instruit. Planqué dans la buanderie, la salopette zippée jusqu’au cou – elle fut recouverte côté pile de la meilleure glu tout usage – voilà notre gaillard à l’affût du convoyeur de fond-de-culotte à blanchir. Et une fois plaqué entre les roues, attendre. En dehors, au premier feu, dégrafer et s’extraire de la barboteuse, puis filer direction la plage, où le rejoindrait Mary.

Le convoi s’immobilisa. Deux files de voitures l’encadraient, à l’instar des murs du couloir qui chaque matin l’escortaient de la cellule à la promenade, puis de la promenade à la cellule. « Vite, c’est le moment de mettre les voiles », pensa-t-il, tout en actionnant la fermeture à glissière. Contorsionniste amateur, Charlie tirait sur les bras, sur les jambes, se déhanchait, pestait, crachait, hurlait. Un pied de nez au clownesque qu’il était : la file de Charlie démarra telle une chenille emportant dans son ventre sa proie.

Arrivé sur le parking de l’entreprise, le chauffeur héla son collègue pour l’aider à décharger la cargaison. Le planqué d’en dessous n’en faisait pas partie, même si l’envie de hurler, de négocier pulsait comme le sang dans ses veines. La situation du désespéré posait question. Par quel mystère son attachement au châssis de la camionnette sabotait-il le scénario de son évasion ? Trop de colle ? Des trous dans l’uniforme ? Les deux, mon capitaine !

— Tu diras au patron que je file à la station de lavage, s’exclama le chauffeur au manœuvre, une fois gerbé le dernier sac de linge sale.

— Et je passerai au garage, poursuivit-il, le ralenti fait un bruit de breloque.

Le futur ex-taulard examina la situation. Bloqué, sans aucun moyen de sortir du sac à viande, le programme de la journée risquait bien de lui être fatal.

Sur place, bien ancré dans son uniforme, Charlie eut droit à un lavage intensif et généreux, au point qu’il crut un instant se détacher du bas de caisse. C’était sans compter sur un détail bien mis en valeur par le publicitaire : une colle waterproof garantie à vie.

Les heures passaient devant le garage encombré de patients à quatre roues. Viendrait le tour de Charlie. Quel sort allaient lui réserver les mécaniciens ? Discrètement, il réussit à s’accrocher au pont élévateur, puis effectua des tractions, espérant ainsi se dégager de sa gangue. Un bruit de capot soulevé, un cliquetis suivi du râle d’un moteur lancé, et le capot refermé dans un fracas de guillotine.

— Il ronfle autant que ma grand-mère ton six cylindres, souffla le mécanicien. Tu peux l’emporter au paradis, ton lave-linge.

— C’est plutôt l’enfer son port d’attache, ricana le chauffeur. Je parle du camion. J’y vais, je dois retourner livrer le pénitencier.

Agrippé, Charlie espérait une dernière fois la traction suffisante pour l’arracher du châssis. Peine perdue et remise de peine perdue, par la même occasion. Une dernière fois, il se revit courir sur la plage, les bras écartés puis s’arrêter face à l’océan, l’air remplissant ses poumons, libre, les yeux mouillés d’écume. Mary. Elle l’appellerait, il se retournerait. Il la prendrait, elle l’embrasserait. Et dans un tourbillon, ils s’aimeraient.

Le soir, le Sprinter franchit le porche d’entrée du pénitencier, et se gara devant la buanderie, chassant un oiseau du préau. Un cri étouffé alerta le surveillant qui examinait le chargement. Il baissa les yeux, cherchant d’où pouvait venir ce gémissement. Au même instant la mouette déchargea sa fiente.

— Putain d’oiseau de malheur, pesta le surveillant tout en se baissant pour nettoyer sa chaussure.

Son regard plongea sous le véhicule. Son visage se fendit d’un sourire narquois en réponse aux appels de Charlie.

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