C21F – La nouvelle avec effet de chute

Final amer.

Vide.

C’est le premier mot qui se présenta. Aucune image mentale. Rien pour s’accrocher à un début de phrase, aucun sujet palpitant pour attirer le lecteur dans ses filets. Les doigts posés sur le clavier, le cigare en bouche et le pur malt à portée de main, c’est avec un œil gauche à moitié fermé – dommage collatéral d’une bagarre en deux actes, le soir de la fête nationale au Champs-de-Bataille – que Marc Lachaussée attendait sa muse.

Revivre cette soirée avec Lucie, gâchée par ces deux invités surprise, une piste. Il se leva, prit son blouson, le noir, pas le bleu marine – il n’avait pas eu le temps de l’emmener au pressing – et la casquette de camionneur Camo Branson 47 qu’il avait chipée à un des deux jeunes supporters des Canadiens de Montréal. Marc en possédait des dizaines qu’il exposait fièrement dans la vitrine de son salon. Cette casquette en faisait partie.

Le livreur devait se présenter à 16 heures. Marc avait deux heures devant lui. Largement assez de temps pour retourner sur les lieux : la statue et le banc qui faisaient face au carré à la française du jardin Jeanne d’Arc. Marc arriva au pied de la statue, et se rappela cette conversation avec Lucie, juste avant le drame, sur Wolfe et Montcalm, le vainqueur et le vaincu; dans ses nouvelles, Marc lui fit remarquer qu’il n’y avait ni l’un ni l’autre. Lucie avait pris sa main et s’était collée contre lui. Marc se rappelait encore son parfum : Poison de Dior, plus pour le nom que pour la fragrance. Il tenait enfin le thème de sa nouvelle.

Lucie est une personne discrète qu’il avait rencontrée sur la toile. Elle avait été fascinée par sa publication : une nouvelle d’une trentaine de pages, Une Oeuvre en noir, racontant la lente transformation d’une relation en une oeuvre d’art. Il tardait à Lucie, bouleversée, de rencontrer l’auteur de ses émotions littéraires. C’était il y a deux ans, exactement à l’endroit où se trouvait Marc.

Il s’approcha du banc. Des grilles avaient été disposées tout autour, avec le fameux ruban jaune « scène de crime ». Des bouquets de fleurs avaient été déposés en mémoire des victimes, dont un du club de hockey sur glace de Montréal. On distinguait des marques de perforation sur un des pieds du banc. Il ne pouvait pas s’en souvenir, il faisait pratiquement nuit, ce soir-là, et tout s’était passé très vite. Marc tâtait dans sa poche son Glock 43 qui ne le quittait jamais. Il devait avoir un défaut. En parler à Lucie.

Sur le chemin du retour, un jeune lycéen le frôla à toute allure, juché sur son rouli-roulant. Marc pesta. Ces jeunes ne respectent plus rien – il en avait eu la preuve la semaine dernière – il se serait bien chicané avec ce niaiseux, mais son esprit était ailleurs : il avait une nouvelle à écrire.

Un camion devant chez lui. Marc vit le livreur – une armoire à glace – qui attendait, diable en main, la sueur dégoulinante sous sa casquette, pas l’air content du tout, lui faisant comprendre qu’il n’avait pas que ça à faire.

— Désolé de t’avoir fait attendre, Lucas. Je n’ai pas vu le temps passer.

— Tu es à l’amende, Marc. Tu me dois une bière.

— Va pour la bière, acquiesça Marc. Pendant que tu déposes le colis dans le cellier, je te prépare une Fin du Monde¹ bien glacée.

Assis en terrasse, chopine à la main, Marc et Lucas discutaient depuis vingt bonnes minutes, passant en revue tous les potins du quartier, mais surtout l’affaire qui avait endeuillé Québec, ce 24 juin dernier, par la découverte de deux cadavres criblés de balles. Lucas trouva la bière plus amère que d’habitude, mais finalement sa fraîcheur l’emporta, quand il fut pris d’un mal de ventre qui le plia en deux.

— Nom de Dieu ! se plaignit Lucas. Je crois que je vais vomir.

La nuit tombait lentement en cette fin de journée d’été; Marc cherchait désespérément dans sa mémoire : « ces trous dans le pied du banc, Lucie devait peut-être s’en souvenir ». Marc avait briqué la terrasse. Il avait dû passer le nettoyeur haute pression que Lucas venait de lui livrer. « C’est une aubaine », pensa Marc. Il l’aurait bien complimenté sur son achat, même si Lucas avait salopé le salon de jardin. Mais à quoi bon, là où il était, le livreur aurait bien eu du mal à lui répondre.

Après avoir garé le camion et Lucas derrière la maison, Marc retourna au salon. Arrivée à pas de louve, Lucie se blottit contre lui, passa sa main sous sa chemise et commença à le caresser. Marc referma l’armoire vitrée et se tourna vers elle puis l’embrassa, pressant son buste contre sa poitrine, une main sur ses fesses, l’autre derrière sa tête. Lucie se dégagea légèrement et fixa Marc.

— Tu changeras de vêtements, fis remarquer Lucie. La chaux est dans le cellier; et arrête de boire, l’arme n’y est pour rien. As-tu trouvé un titre pour la nouvelle du 24 ?

Jamais deux sans toi, susurra Marc en lui mordillant l’oreille. Viens, on prend un bain.

— Et pour celle d’aujourd’hui ? demanda Lucie en frissonnant , tout en glissant ses doigts sur le sexe de Marc.

— Final amer.

Derrière la vitre d’exposition du salon, un nouveau trophée avait pris sa place : une belle casquette de livreur. Finalement, pour Lucas, Lucie avait eu un flash. Elle connaissait un ferrailleur à la retraite. « Le broyeur de voiture du vieux Raoul. En voilà une idée pour la nouvelle de la semaine prochaine. Et pour Lucas, je n’aurai pas à creuser dans le jardin. Quelle imagination, ma Lucie « , pensa Marc, en admirant le corps nu de sa muse endormie.

Note de l’auteur : ¹Fin du Monde : bière québécoise. Corsée et maltée elle possède une bonne finale amère.(à boire en amis, avec modération!)


Trame chronologique de cette histoire

Marc Lachaussée et Lucie se sont rencontrés sur la toile. Marc est un nouvelliste québécois qui cherche son inspiration à partir de faits divers. Lucie fut subjuguée par son talent, et surtout par cette nouvelle, »Une Oeuvre en noir« , qui met en scène un couple en devenir, une relation qui se transformera en oeuvre d’art mortifère.

Dans l’heure qui suivit sa lecture, Lucie donna rendez-vous à Marc, à Québec, au jardin Jeanne d’Arc. Depuis, ils sont inséparables.

Le jour de la fête nationale du Québec, Marc et Lucie firent une mauvaise rencontre : deux jeunes Montréalais un peu lourdingues, irrespectueux envers Lucie. Ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient. Marc ne se sépare jamais de son Glock 43, discret, maniable, muni d’un silencieux. Comme toujours, Marc emporta un souvenir pour compléter sa collection de casquettes, commencée depuis bien longtemps. Il pouvait désormais entamer un nouveau récit.

La semaine suivante, il voulait enchaîner sur un nouveau projet – Marc est quelqu’un de prolixe quand il s’agit d’écrire, ça ne s’arrête jamais – un événement malheureux, mais sans gravité, l’y obligea en quelque sorte : un de ses congélateurs tomba en panne. « Drôle de fait divers ! » pensait-il. « La muse s’amuse ». Il appela Lucas, un honnête marchand, livreur et homme à tout faire, toujours prêt à rendre service. En attendant, il n’avait toujours pas trouvé l’inspiration.

Comme un souvenir n’arrive jamais seul, Marc se souvint du 24 juin et de sa première rencontre avec Lucie, le point de départ de son « Oeuvre en noir ». Il décida de revenir sur les lieux de ces deux événements. Peut-être trouvera-t-il l’inspiration ? Une idée de génie : le parfum de Lucie, Poison de Dior. L’image même du mot poison suffit à Marc pour se sentir à nouveau créatif.

Sur le chemin du retour, Marc Lachaussée ne put s’empêcher de faire un détour sur les lieux de la fusillade. Il s’approcha du banc où il avait dû faire usage de son arme. Par deux fois, pour calmer leurs ardeurs vis-à-vis de Lucie. Des grilles avaient été disposées tout autour, avec le fameux ruban jaune « scène de crime ». Des bouquets de fleurs avaient été déposés en mémoire des victimes, deux joyeux supporters d’un club de hockey de Montréal. On distinguait des marques de perforation sur un des pieds du banc. Il ne pouvait pas se le rappeler, il faisait pratiquement nuit, ce soir-là, et tout s’était passé très vite. Il parlerait à Lucie de ces impacts de balles.

Lucas était déjà là, quand Marc arriva chez lui. Lucie ne devrait pas tarder, elle était partie acheter de la chaux au supermarché. Il fallait bien se débarrasser du contenu du congélateur en panne.

Marc avait en réserve un flacon de cyanure, prêt à l’emploi, mémoire ancienne d’une production littéraire jamais publiée : l’héroïne était décédée de mort naturelle. Quelques gouttes dans la bière de Lucas suffirent, une ale au nom évocateur d’une issue si bien nommée : Fin du Monde. Pour Lucas, mais pas pour Marc et Lucie.

La nuit tombait lentement en cette fin de journée d’été. Tout au fond du jardin, Marc fit un feu de joie constitué de branchages ramassés dans la forêt avoisinante et des vêtements trop grands de Lucas. Pour le camion, Lucie connaissait un ferrailleur sourd et muet. »Quelle imagination. Et quel beau cul », pensa-t-il.

Retournant au salon, Marc ouvrit l’armoire vitrée et y déposa délicatement son nouveau trophée : la belle casquette de livreur. Arrivée à pas de louve, Lucie se blottit contre lui, passa sa main sous sa chemise et commença à le caresser. Marc se tourna vers elle et l’embrassa, pressant son buste contre sa poitrine, une main sur ses fesses, l’autre derrière sa tête. Marc avait trouvé un titre pour les meurtres des plaines d’Abraham : « Jamais deux meurtres sans toi » – puis finalement « Jamais deux sans toi » – et pour celui de Lucas qu’il venait à peine de terminer : « Final amer ».

Dévoilement :

Le lecteur découvrira que Marc, le personnage principal, est un tueur en série qui écrit des nouvelles. Il puise son inspiration dans ses meurtres. Il est aidé en cela par sa compagne. Ce couple diabolique est calculateur, sans affect, opportuniste : le dernier meurtre est une occasion que Marc saisira avec froideur.

Personnages :

Marc Lachaussée vit à Québec. Il a 40 ans et écrit des nouvelles en série. Marc est un pervers sympathique. Cela peut paraître à contresens, mais, d’après mes sources, les tueurs ont rarement le physique de l’emploi. Manipulateur, il captive ses lecteurs et ses lectrices. L’une d’elles, Lucie, ira plus loin qu’un simple commentaire sur la toile. Comme un chasseur exposerait les têtes de ses proies, Marc, tueur et fétichiste, expose crânement les casquettes de ses victimes dans son salon.

Lucie. Subjuguée par l’écriture de Marc, elle tombera amoureuse de l’écrivain puis finalement du tueur. Elle est une complice aveuglée; elle met sa passion au service du crime et du criminel.

Lieu : Un petit tour dans la belle province comme cadre de cette nouvelle noire fournit un contraste saisissant : un jardin chargé d’histoire, une fête nationale, deux jeunes insouciants, un livreur sympathique, trois meurtres.

Époque : actuelle, en été, la semaine qui suit le 24 juin.

Les péripéties, conséquences :

Marc cherche l’inspiration => il revient sur les lieux de son dernier crime => l’idée du poison, nom du parfum de sa compagne

le livreur, Lucas, l’attend => poison + Lucas => nouveau meurtre

Faire disparaître le corps de Lucas => chaux + Lucas

Idée de Lucie => faire disparaître le camion et Lucas => broyeur + Camion + Lucas => la prochaine nouvelle = prochaine victime => le ferrailleur ?

Comment brouiller les pistes et semer quelques indices :

Au départ, le lecteur découvre un écrivain en panne d’inspiration. Quoi de plus normal !

Le narrateur décrit Marc avec un œil abîmé, à la suite d’ une « rixe en deux actes ». Premier indice : Marc est bagarreur.

On parle d’un blouson sale, d’une casquette volée. Autres indices.

Flash-back : Il retourne sur les lieux de sa première rencontre avec sa compagne. Il trouve son inspiration en un mot : poison. Un indice de plus, mais quoi de plus normal pour un écrivain.

Marc retourne sur les lieux d’un crime perpétré pendant la fête nationale à Québec. Le narrateur indique que Marc ne pouvait pas se rappeler les traces sur le banc sur la scène de crime. Encore un autre indice, montrant plus précisément le fait que Marc était sur les lieux au moment du drame. Quel rôle a-t-il eu ?

« Des bouquets de fleurs avaient été déposés en mémoire des victimes, dont un du célèbre club de hockey sur glace de Montréal. » Indice renforçant l’idée que la casquette volée à des supporters des Canadiens de Montréal par Marc a un lien avec le geste de cette équipe. Marc était vraiment sur les lieux. Mais à quel moment ? « Tout s’était passé très vite » le narrateur sème le doute.

Lucas, un ami livreur fera les frais de l’inspiration de Marc, aidé en cela par Lucie.

Le narrateur insiste sur le goût amer de la bière – au nom évocateur – bue par Lucas, mais  » finalement, sa fraîcheur l’emporta », un jeu sur le sens du mot « emporta ».

Le dialogue final permet d’exposer Lucie et Marc dans une scène qui mêle le torride (l’ érotisme) et le glacé (l’aveu dans la continuité). La prochaine nouvelle est toute trouvée.

Certaines scènes ont été regroupées : retour de Marc sur les lieux du drame et flash-back sur sa première rencontre avec Lucie, et sur les circonstances du double meurtre; d’autres ont été supprimées : l’histoire de congélateurs, trop digressive.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.