C34F – Modifier des schémas narratifs pour créer de nouvelles histoires

La balancelle.

Perdus dans la nuit écossaise, ils suivirent un chemin chaotique balayé par la neige qui s’amoncelait en congères. Pasiphaé au volant, Stephen une carte à la main. Au détour d’un virage, une pancarte : Sternberg Castle. Cinq cents mètres plus loin, la voiture s’arrêta devant le perron d’un château sans lumières. La porte entr’ouverte les décida et découvrit un escalier monumental. Leurs appels résonnèrent contre les murs recouverts de tableaux empoussiérés. Quelques meubles drapés de housses blanches décoraient le salon du rez-de-chaussée. À l’étage, un couloir sans fin avec d’un côté plusieurs chambres sans lits et de l’autre une verrière d’un seul tenant abritant une serre tropicale. Tout semblait à l’abandon.

Stephen poussa la porte vitrée, une lampe torche à la main. Ils descendirent dans la serre par un escalier de fer. Une chaleur agréable les enveloppait. Pendant que Pasiphaé se reposait sur la balancelle, Stephen flânait dans les allées. Sous un bananier pliant sous le poids de ses régimes, un bureau recouvert de coupures de presse. L’une d’elles racontait les travaux d’une botaniste au château de Sternberg. Cela parlait de l’intelligence chez les plantes. Il l’écarta d’un geste de la main pour découvrir le livre qu’elle cachait. C’était un manuscrit, noirci d’une écriture fine et délicate, intitulé Projet Montestrela. Il le rapporta jusqu’à la balancelle. Pasiphaé, allongée dans sa nuisette, dormait. Il s’allongea près d’elle, sentit son corps contre lui, doux et parfumé ; d’instinct, elle enroula son bras autour de sa taille. Il ouvrit le livre au hasard.

« Les mutations opérées depuis cinq mois commencent à porter leurs fruits. Les plantations pilotes se développent à une vitesse jamais observée. On ne peut pas parler de symbiose, mais plutôt de mimétisme. » Des photos agrémentaient le récit. Une liane enroulait ses tiges à la manière d’un réverbère. À proximité d’une cage à oiseaux, une plante copiait la structure métallique avec une parfaite similitude. Stephen referma le livre, gardant la lampe torche à la main. Il la dirigea au hasard, découvrant un arbre ressemblant à la photo du livre : le réverbère végétal. Un peu plus loin, près d’une fontaine, son exacte reproduction recouverte de fleurs jaunes, mauve, fuchsia. Les travaux de cette femme pouvaient intéresser les urbanistes de demain. Les applications ne devaient pas manquer. On imaginait une maison, voire un immeuble entièrement végétal. « Alors, qu’avait-il bien pu se produire pour qu’elle abandonne sa demeure et ses recherches ? », pensa-t-il.

Un bruit léger, comme un clapotis, interrompit son questionnement. Un système d’arrosage automatique, ou bien une fontaine qui se met en marche. Il tournait la tête vers sa femme, son visage calme, reposé, les lèvres légèrement ouvertes. Et ce parfum, envoutant. En avait-elle changé sans qu’il s’en aperçoive ? Elle lui aurait dit, mon chéri, n’as-tu rien remarqué ? Avec de l’ironie dans la voix, agacée. Lampe éteinte, la serre envoyait des ombres ondoyantes, comme si les arbres se balançaient. Un léger bercement, et il commença à fermer les yeux. La balancelle semblait se mouvoir sous leur poids. Il se lova contre Pasiphaé, heureux du bonheur simple qu’ils partageaient, comme cette nuit aventureuse.

Un craquement sec. Stephen ouvrit les yeux. Pasiphaé dormait toujours. Il écarta ses bras, les reposa doucement le long de son corps, puis se leva, silencieux, en ayant soin de maintenir le siège qui reprit son balancement. Il recula de quelques pas pour l’observer, la lampe torche décrivant un cercle de bas en haut. La balancelle semblait enracinée dans le sol. Les montants en fer forgé, en avaient la couleur et la forme. Les coussins, le matelas, recouverts d’un tissu aux couleurs chatoyantes, possédaient une frange qui entourait l’ensemble. De petits grelots carmin, comme des baies, pendaient tout autour. Puis une inscription, qu’il n’avait pas remarquée. Il retourna m’allonger. Son regard se posa sur son amour, toujours endormi, puis sur cette inscription aux caractères en partie effacés : Droseraceae, plante carnivore. Subitement, la balancelle se referma sur eux comme un piège, les enveloppa d’un liquide corrosif et lentement, les digéra.

Commentaires de l’auteur : inspiré librement par la lecture de la nouvelle « Les ennemis » de Jacques Sternberg.

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