C7F - Créer une nouvelle à partir d'une structure d'un texte d'auteur

La place du mort.

—Allô ? Paul chéri ? C’est Ann. Je viens d’arriver à Saint Pancras. Dis à Matthew de venir me chercher. Il a l’habitude de circuler dans Londres.

—Bonjour, mon amour. Tu ne me laisses même pas le temps de répondre, que tu parles déjà de ton frère jumeau.

—Tu ne vas pas recommencer ! Venez tous les deux. Matthew te conduira. La prochaine fois tu prendras le volant. Bon je raccroche, je dois passer la douane. Je vous attends au pied de la Meeting Place Statue. Dis le bien à Matthew.

« Elle me prend vraiment pour un demeuré, pense Paul. Le mangeur de grenouille n’est pas capable de se déplacer tout seul dans la grande ville de sa majesté Matthew 1er ! Dis-le bien à Matthew ! Le beau-frère a de la mémoire, lui ! Il est diplômé d’Oxford, lui ! Il bosse à la City, lui ! »

—Ah, renchérie Ann, surtout, n’oublie pas les billets. Ils sont dans la tiroir du bureau, celui de droite. Demande à Matthew. C’est lui qui a réservé. On filera direct à Windsor. A toute !

—Matthew par ci ! Matthew par là ! Bientôt il couchera dans notre lit !

Ann raccroche avant même d’entendre la dernière réplique.

Tournant le dos à Paul, le fâcheux est allongé sur son transat en train de siroter son 25 ans d’âge devant sa piscine à l’intérieur de son loft, « idéalement situé sur la route de Clerkenwell, entre la Tamise et la gare, et à 15 minutes du château de Windsor », pense Paul en mimant son « beauf Matt », tel un pantin désarticulé se tapant la tempe de son index recroquevillé. « Y’en a la d’dant ! »

—Hé, Matt 1er !, crie Paul, bouge-toi ! Ann nous attend à la gare. Tu me serviras de chauffeur.

L’interpellé dodine son verre à bout de bras puis tourne la tête, s’arrête dans son mouvement, se fige , sans un regard pour Paul.

—Du calme, l’heureux élu. Rappelle-toi, vous êtes mes invités, Ann et toi. D’abord, observe ce single malt, une pure merveille. Sa robe ambrée, son arôme de poire douce et de kiwi, puis en bouquet final, une explosion de saveurs fumées mélangées aux arômes de thé vert. T’es toujours là Ducon ? Non, c’est vrai. L’ignorance est un sacerdoce chez les buveurs de vins. Vous autres, les froggies, vous ne pouvez pas apprécier ce qui est bon. Tu ne réponds pas ? Ah,ouiii, je connais tes limites mieux que toi. Figure-toi qu’il n’est pas Irlandais, encore moins Écossais. Nooon, il nous vient du pays du soleil levant. Ouiii, mon vieux, un Hakushu à 3000 livres sterling la bouteille. Goûte moi ça, bordel !

Exaspéré, Paul  s’avance vers Matthew, l’attrape par les épaules et le décolle de son transat. Chancelant, Matthew se dégage d’un mouvement de bras.

—C’est bon, je sais encore marcher. On y va, buveur de vin !

La Bentley file en direction de la gare. Paul vérifie sa ceinture, avec un peu d’appréhension, mais déterminé pour aller jusqu’au bout. La conduite à gauche ne sera pas un obstacle, pas cette fois-ci. Matthew cuve à côté de lui dans un ronflement tonitruant.

« Il se croit tout permis, il est allé trop loin », pense-t’il. Subitement Matthew ouvre les yeux et dans un rot magistral redécore l’intérieur.

—Arrête-toi ! hurle Matthew. Passe-moi le volant. Tu conduis comme un yokel¹.

—Tu n’es pas en état, Matt 1er. Distille et ferme-la ! Et attache ta ceinture !

« Attache ta ceinture », pense Paul. Les immeubles victoriens défilent de chaque côté de l’avenue.

« Je traîne ce boulet depuis ma première rencontre avec Ann. », rumine Paul, » Il était là à nous épier quand on s’embrassait au cinéma. Un ménage à trois, putain ! A notre mariage, la première danse, c’était pour lui. Et son pognon qu’il balance par les fenêtres. C’est pas avec ma paie de videur de boite de nuit que je pouvais emmener Ann à Saint Moritz l’ hiver dernier. Aller, dis merci à Matthew, mon chéri »

La gare n’est plus très loin. La voiture dépasse un entrepôt déserté.

Paul tourne la tête régulièrement vers Matthew.

« Il n’est pas si lourd que ça. Un coup bien placé, complètement ivre, il ne riposterait même pas. La police mettrait un moment à le retrouver ». Puis il se ravise. « Non, trop de monde. C’est la cérémonie de l’Ordre de la Jarretière aujourd’hui et le quartier est bondé. »

« Attache ta ceinture », ressasse Paul.

Saint Pancras approche et subitement il fait demi-tour. Matthew est avachi sur son siège, inerte.

Paul bifurque à gauche et jette un œil à Matt une dernière fois.

« Des platanes bordent la Tamise. Un coup de volant inopiné. On s’encastre. Pour moi c’est nez et côtes cassés, pour Matt 1er, le grand plongeon, à travers le pare-brise. Même à trente, ça ne pardonne pas »

La Bentley arrive à hauteur de Middle Temple Garden. Devant, un bus freine subitement. Paul en profite et braque le volant à droite. Un piéton passe à hauteur de la cible. Paul tangue à gauche. La lourde voiture de luxe évite l’ ahuri, dérape, traverse le trottoir, tape le muret et bascule dans la Tamise.

Matthew, incrédule, refait surface, et contemple trempé, seul sur la rive, le corbillard improvisé s’enfonçant dans un bouillonnement d’eau gris olive.

Note de l’auteur :¹yokel : péquenaud, rustre

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