C4F - Le fragment autobiographique

Morceaux choisis.

Fragment n° 1
Je suis dans le flot, le flux, le fleuve des gens qui passent : la rue.En direction du centre-ville, sur un poteau, une étiquette « J’existe ». Je souris.Un SDF accroupi sur le trottoir à proximité d’un magasin de luxe me transperce du regard. Ma gêne est perceptible. J’en frissonne. Je réponds à son salut. Je trace ma route, grelottant. Nos destins se sont croisés pendant exactement 5 secondes, moi dans la marée des gens pressés, occupés, lui , à l’écart, immobile, au bord du chemin.Arrivé à proximité de la gare SNCF, j’observe un jeune homme en soutane noire, au crâne rasé, un sac Carrefour au bras pianotant sur son téléphone portable puis il le porte à l’oreille. Il pivote sur lui-même et me tourne le dos. Il fait face à la devanture d’une agence de voyages sans la regarder. D’où vient-il ?J’entre dans le hall de gare. Le bruit extérieur s’atténue puis disparaît lorsque les portes automatiques se referment. Une chaleur rassurante m’enveloppe tout entier. Des bruits de pas et de roulettes foncent vers des destinations inconnues. Le panneau d’affichage me suggère des départs imminents. Je pose mes fesses sur un banc circulaire à côté de cinq jeunes blacks parlant fort, casquette vissée sur la tête, écouteurs aux oreilles. Une femme assoit son parfum près de moi. Des semelles crissent sur les dalles de pierre de Comblanchien. Une voyageuse pressée regarde sa montre et disparaît par l’escalier en direction des quais. Une annonce crève le ronron monotone des gens qui passent. Le banc me refroidit le postérieur. Un homme en combinaison bleue, casquette verte, une pelle et un balai à la main me fait signe de soulever mes jambes. Je comprends quand je vois à mes pieds une feuille de marronnier jaunie par l’automne. Comment est-elle arrivée là ?Un piano à queue, trône devant les distributeurs de billets de train, avec sur le clavier un panneau « Essayez-moi » , et sous le couvercle relevé, des plantes vertes. Parler aux plantes les fait grandir, dit-on. Et une sonate de Chopin comme engrais bio ? J’en parlerai à Guy, un ami jardinier.Une odeur de viennoiserie sortie du four me fait saliver.
 
Fragment n° 2
Montoisy. La simple évocation de ce lieu de mon enfance m’ouvre grands les cinq sens pour décrire cet îlot de bonheur partagé avec ma famille d’accueil. Étymologiquement, c’est une petite colline. Pour moi c’est le mont aux oiseaux. La pie me jacasse encore aux oreilles son chant caqueté. Les hirondelles répondent aux étourneaux leurs voyages passés. Paul, mon oncle, trace avec précision des sillons dans son potager comme un écolier des traits sur son cahier pendant qu’ Annie, ma tante, termine une lettre sur du papier avion. Sur l’enveloppe jaunie aux bords striés bleu blanc rouge, une adresse pleine de mystère : Panguipulli – Chile. Je l’observe, tout en mâchant un morceau de matefaim aux pommes au goût exquis. Elle me sourit et me montre le volcan Villarica sur la carte des cousins du Chili. Pourquoi est-elle née là-bas ?

Le soleil d’été s’évanouit derrière les tamaris en fleur. L’odeur des roses délicates plane encore alors que progressivement la pénombre étend son manteau pudique. Je suis assis entre Paul et Annie sur le banc face au jardin, dos au mur de cette imposante maison bourgeoise du XIXème siècle. Annie pose sa main chaude sur ma cuisse et me montre du doigt ce que je n’avais pas encore vu : « Regarde, un vers luisant dans la pelouse ». Doucement je me lève et lentement m’avance en direction de ce phare perdu dans le vert océan. Je m’allonge de tout mon long et l’observe. Le chant des tûs¹ accompagne cette première rencontre.

¹ Nom en argot de l’alyte accoucheur dont le chant s’entend à la tombée de la nuit en été. Ecoutez : https://www.batraciens-reptiles.com/alytes.mp3

Fragment n° 3
A première vue, ce qui me frappe quand je compare ces deux textes, avec le recul nécessaire de l’exercice, vient de l’emploi du questionnement : « D’ où vient-il ? », « Comment est-elle arrivée là ? », « Et une sonate de Chopin comme engrais bio » ? puis, dans le deuxième fragment : « une adresse pleine de mystère », »Pourquoi est-elle née là-bas ? »
L’emploi de métaphores, de comparaisons et de phrases clefs revient dans les deux fragments. Le souci du détail, la recherche permanente de l’expression juste même assis inconfortablement dans un hall de gare, est une constante. Une phrase sort du lot : « Une femme assoit son parfum près de moi » que je ne retrouve pas dans le deuxième texte . Condenser pour capter l’attention du lecteur et lui proposer de contempler l’invisible.  Une autre lui ressemble : « Des bruits de pas et de roulettes foncent vers des destinations inconnues ». Les expressions comme « en direction de ce phare perdu dans le vert océan » en parlant d’un vers luisant dans l’herbe, ou « îlot de bonheur »,  » répondent  à « flot », »fleuve », »la marée des gens pressés ». La référence à l’eau et au milieu marin revient dans chacun des morceaux comme une invitation aux voyages.
 
Fragment n° 4
Fuyant le fleuve des gens qui passent, je trouve refuge dans le hall de gare. Le fracas extérieur s’atténue puis disparaît lorsque les portes automatiques se referment. Une chaleur rassurante m’enveloppe tout entier. Des bruits de pas et de roulettes foncent vers des destinations inconnues. Le panneau d’affichage m’invite à les suivre. Que faire ? Je pose mes fesses sur un banc circulaire qui me glace les os. Une femme assoit son parfum près de moi. Elle regarde un instant sa montre, de ses yeux bleus océans me fixe, me sourit et pose sa main chaude sur ma cuisse. Surpris , je la dévisage. Sa main se retire et me tend une carte postale :

– C’est tombé de votre sac, dit-elle. Vous partez là-bas ?

– Oui, répondis-je. Le train jusqu’à Charles-De-Gaulle puis 24 heures d’avion. Trois escales.

Elle hésite, regarde en direction du panneau d’affichage puis à nouveau sa montre, se lève sans un mot et disparaît par l’escalier en direction des quais.

Fort de mon mensonge, je me lève et m’avance à la suite de ce phare inattendu.

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