C43F – La nouvelle d’inspiration historique

« On était tous des innocents. »

Paulette prend son premier bain.

Elle se rappelle l’arrivée du train à la gare de Dijon, les paroles échangées avec la famille Franck venue à sa rencontre au centre d’accueil mis en place pour recevoir les déportés de retour des camps.

L’eau coule des deux robinets en cuivre.

Elle ne voudrait pas se souvenir d’où elle vient ni ce qu’elle a vu, senti, subi. Cette nuit, elle ne pourra pas dormir dans le lit que ce couple de Dijonnais lui a préparé. Elle se couchera à même le sol, comme elle l’a toujours fait, là-bas.

Elle arrive au niveau du trop-plein.

Elle regarde son bras. Un numéro y est inscrit : 75 940. Rien qui puisse rappeler un être humain. Ce pourrait être un numéro que l’on tatoue sur du bétail, pour le tracer, à peine sorti du ventre de sa mère jusqu’à l’abattoir. Ou une référence sur un tissu, comme ces rouleaux d’étoffe qu’elle manipulait devant ses clients. Mais c’était avant. Avant la rafle qui l’emporta, elle et tant d’autres, du 24 au 26 février 1944. Pauline Lévy, que ses amis et sa famille appelaient Paulette, revit la scène, malgré elle. Les images se bousculent. Elle entre dans l’école Jules Ferry, et rejoint les 88 personnes qui, comme elle, sont de confession juive.

Elle déborde légèrement par un des côtés de la baignoire ; des vaguelettes de mousse, poussées sur le rebord, dégoulinent.

Une école, où les cris ne sont pas ceux des enfants qui jouent, mais ceux d’une mère en pleurs, entourée de ses deux filles, recluses pour un motif qu’elles ne comprennent pas. Depuis 1941, recensées comme juives en Bourgogne Franche-Comté par les autorités françaises, elles firent l’objet d’un ordre d’arrestation. Brutale. Peu à ce stade, réussirent à sortir libre de l’école. Une femme, jeune mère allaitant son enfant, fut relâchée pour que le bébé puisse terminer sa tétée. Un homme, hospitalisé, ne partira pas.

Paulette frotte chaque partie de son corps, vigoureusement, avec acharnement, pour effacer l’odeur tenace. Un Achéron savonneux traverse la salle de bain.

Les images continuent leur voyage. L’arrivée à Drancy. Paulette a 26 ans. Le 3 mars 1944, entourée de sa mère et de sa sœur, elle partit dans un wagon à bestiaux pour le camp de Auschwitz-Birkenau. Elle ne sut pas encore que cette localité de Silésie donna naissance à un ogre. À peine descendus du train, les 85 déportés – 2 personnes quittèrent Drancy à temps – originaires de Dijon et sa région furent triés : sa mère et sa sœur d’un côté, elle de l’autre. « À bientôt », dit-elle. Puis elle prit la direction du bloc 22, où elle fut tondue et tatouée.

L’eau passe sous la porte et descend les escaliers en cascades, chargée d’effluves qu’elle arrache à sa peau, qu’elle gratte jusqu’au sang.

L’inquiétude pour sa mère et sa sœur ne trouvait pas de réponse : ses questions restaient orphelines. Deux jours plus tard, elle sut qu’elle ne les reverrait jamais plus ; leurs corps dévorés par les flammes s’envolèrent en fumées noires dans le ciel de Pologne.

Une heure déjà que Paulette se tanne dans l’eau furieuse ; madame Franck se rue dans l’escalier trempé, pénètre, la gorge serrée par l’angoisse, dans la pièce inondée.

Son corps se rappelle encore les coups reçus par les sbires armés de ceinturons, des condamnées de droit commun employées comme matons.

L’hôte s’avance puis se fige devant ce quelle voit, la bouche ouverte, incapable de prononcer un mot.

Une dernière fois le film de sa mémoire projette devant elle les heures de travail à creuser des tranchées, la pioche à la main ; seule raison de sa survie aux yeux de ses bourreaux, fiers de leur slogan dévoyé : arbeit macht frei.

D’un geste ralenti, elle tend sa main et tourne les robinets jusqu’à l’arrêt. Madame Franck l’observe, les mots coincés dans sa gorge. Paulette se lève, sèche son corps amaigri et constellé d’ecchymoses.

Paulette frissonne. Les images s’estompent. Elle n’a pas entendu madame Franck arriver. Juste le temps d’essuyer ses joues humides. Maintenant, elle s’aperçoit de sa présence. Elle brise le silence.

— Ne vous inquiétez pas, madame Franck. Ce ne sont que des larmes que je m’apprêtais à sécher. N’en parlons plus.

Épilogue : Paulette garda le silence sur ces évènements pendant 47 ans, jusqu’à ce témoignage audio qu’elle souhaita laisser pour le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, à condition qu’il ne soit diffusé qu’après son décès, survenu en 2005. Elle termina son récit par cette phrase : « On était tous des innocents ». Des 85 déportés, elle fut la seule survivante.

Quatorze ans plus tard, le 6 mai 2019, l’école Jean-Jaurès à Dijon fut rebaptisée officiellement école Paulette Lévy. Des cris d’enfants peuvent à nouveau remplir l’espace pour ce qu’ils sont : des cris de joie dans une école.

Note de l’auteur : c’était lundi dernier, l’école de mon fils changeait de nom lors d’une cérémonie officielle, présidée par François Rebsamen, maire de Dijon, et préfacée par un discours lu par des enfants de sa classe de CM2. Vous retrouverez sur mon blog, une vidéo du discours des enfants de CM2, celui du maire, du fils de madame Lévy, ainsi qu’un extrait du témoignage audio de Paulette Lévy.  Cliquer ici pour y accéder.

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