C8F - Le pastiche et la parodie

Première goulée.

Elle ne manque pas d’air. C’est là sa raison d’être. Les suivantes, moins amples, plus régulières, ne donnent qu’un sifflement cadencé, un train-train maîtrisé. Avant la dernière, il est temps d’arrêter si on ne veut pas trépasser.

Mais la première goulée ! Goulée? Propulsé dans la goule¹, le mélange détendu s’insinue par l’embout, puis vient frapper la langue du plongeur assoiffé d’aventures. La luette, non moins épargnée , se balance d’avant en arrière, toute secouée par cette première giclée. Elle cristallise tous les désirs : nous délivrer du quotidien, de la routine, alors oui, c’est la jouissance dans le plaisir silencieux, la promesse d’une plongée dans les abîmes à en perdre la raison.

On savoure, comme un nouveau né le sein de sa mère, le souffle d’Éole sous pression. Ah, qu’il est froid parfois quand il franchit le palais avant de s’écouler dans nos poumons !

Vérifiée en permanence, par l’appendice sur la bouteille bien attaché, la pression toujours constante abreuve le gosier. Et dans une grande inspiration, pas celle du poète ni du romancier, c’est la vie qui pénètre jusque dans nos pieds.

Puis vient le moment de la relâche, de la délivrance, de la détente, tel un rot enfantin après la tétée : dans une savante alchimie, deux mondes s’affrontent et jamais se mélangent. De la bouche expirée, l’air chargée d’impuretés s’échappe en bouillonnant.

Que de chemin parcouru par cette première goulée : puisée du dehors, apportée par un vent d’Autan, chargée de sel marin, survolant des vignes sulfatées à la saison d’été; ou bien crachée sans ménagement par un pot d’échappement passant par là au mauvais moment. Le bien pensant dira que sa pureté est préservée. Par tout un rituel, de l’aspiration à la mise en bouteille, la première goulée a été filtrée, nettoyée, épurée, compressée. Tout est sous contrôle. Pourtant, si on n’y prend garde, la première pourrait bien annoncer la dernière.

On le sait, ce petit bruit, ce va-et-vient, mécanique et sonore, sirote jusqu’à la lie, le bonheur d’un moment entre amis; car bientôt viendra, plus de raison que d’envie, le temps de crever la surface, vers des cieux moins humides. Gardons-nous bien de trop nous précipiter ! Même le moins avisé des suceurs de bouteilles prend le temps d’un palier. On aimerait rester encore un peu, remonter avec lenteur de ce voyage intérieur. Dans bien des cas, démasqué, sous un soleil radieux, d’un coup de pied ou deux, on rejoint fatigué mais heureux le reste de la palanquée.

Mais contenant et contenu doivent bien se répondre : l’un s’enivre tout en bas, l’autre s’échappe par le haut. Là commencent les ennuis. Devant sa petite table de plongée, éclaboussé d’eau salée, le scaphandrier se sauve en apparence, et boit de plus en plus la tasse avec de moins en moins d’élégance. Suffoquant, de coup de palme en coup de palme, le désespéré se trompe de côté, et fonce dans le noir marine, oubliant la première goulée.

Note de l’auteur : ¹goule : variante de gueule (bouche) en argot.

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