C16F – Savoir entretenir le suspense

Théo le magnifique.

 

«Théo, c’est mon prénom. J’ai 8 ans. Mon papa m’a expliqué : Théo ça veut dire Dieu en grec. C’était avant, maintenant, il est parti pour toujours. Lui, c’était Alexandre, un conquérant. Maman ne veut plus qu’on parle de mon papa alors je lui écris sur un cahier tous les jours. Maman ne le sait pas…»

Un sifflement strident. Magnien tend le bras et attrape la bouilloire. L’odeur du café matinal emplit son bureau au 36 quai des Orfèvres. Une sonnerie. Il referme le cahier et décroche.

— Oui, Magnien. Ecoute Leblanc : le gosse est introuvable, ça tu sais. Sa mère est muette comme une carpe, ça aussi tu sais. Son père est mort en Syrie il y a deux mois; c’est ce que le gosse écrit dans le cahier; je pourrais le réciter à l’envers. J’attends du concret : fais passer les fadettes au radar. Tous les appels de la mère depuis 6 mois. Oui tous! Je file au domicile de la mère. Tu me rejoindras là-bas. La perquise n’a pas tout dit.

La porte grince sur un couloir sombre. Le moisi assaille les deux enquêteurs. Leblanc avance, lampe torche à la main, suivi par Magnien. Pas d’électricité : dettes, impayés, huissiers. Puis la disparition de Théo, signalée par son école. La spirale, pas si infernale que ça. 30 000 € en liquide trouvés dans un baril de lessive, une liste de contacts en Turquie et en Syrie, des portables, deux passeports aux noms de Théo et sa mère Nadia ; cette découverte a suffi à alerter la cellule antiterroriste. La disparition d’enfant, c’est l’affaire de la PJ.

Au fond du couloir, une autre porte donne sur un jardin. Elle est ouverte, scellés arrachés.

Magnien prend les devants et se dirige vers l’escalier. Le mobilier est sommaire. Dans la chambre des parents, un lit esseulé. Plus loin, la chambre de Théo. Un lit, une table et une chaise. Une armoire mais pas de vêtements. Pas de jouets. «Spartiate pour une chambre d’enfant», pense Magnien. Les tiroirs sont vides. Il s’assoit et observe. Des murs ocre. Une frise bleue fait le tour de la chambre à mi-hauteur. Elle représente à l’infini un cerf, une biche et un faon. «Une famille », pense-t-il.

—Regardez, mon capitaine. Le lieutenant montre un des pieds du lit.

—Bien joué Leblanc, répond Magnien, en baissant la tête.

Ce détail avait échappé aux regards affûtés d’une demi-douzaine d’enquêteurs rompus aux scènes de crimes: une rainure sur un centimètre de long. Magnien fouille une enveloppe au fond de sa poche. Il l’ouvre et pose sur le bureau les photos prises par l’identité judiciaire. L’une d’elles montre la chambre de l’enfant.

—Sur la photo de l’IJ¹ traces n’y sont pas, fait remarquer Magnien. Le lit a été déplacé il y a moins de 48 heures. Quelqu’un est venu ici. Aide-moi Leblanc.

Ils soulèvent le lit et le déposent contre la fenêtre. Le capitaine s’agenouille et passe sa main sur le sol, scrutant le moindre défaut. Une légère dénivellation. Leblanc sort de son gilet technique un couteau papillon.

—D’où tu tiens ça ?, interroge Magnien.

—Un cousin², répond Leblanc.

Magnien hausse les épaules et prend la prise de guerre. Le couteau fait levier et soulève la lame en bois. Elle crisse dans la fente qui s’ouvre. Magnien la dépose à côté et dirige la lampe torche vers le trou.

—Regarde ça ! crie-t-il.

Entre ses doigts gantés, neuf cahiers d’écoliers sortent les uns après les autres de ce trou de souris. Magnien les dépose sur le lit. Ils sont numérotés. Il prend le dernier et lit à voix haute la dernière page, recouverte de pattes de mouches. «L’écriture de Théo.», pense Magnien.

« Lundi 5 décembre 2016. C’est hier, fait remarquer Magnien. Les affreux ont vidé toutes mes affaires. Ah, ça c’est toi, s’interrompt Magnien, en désignant Leblanc d’un coup de menton. Ils ne me trouveront jamais dans ma cachette, c’est un secret. Même maman ne sait pas; après je partirai à la conquête du monde comme papa. Parce que moi, je sais où il est; j’ai entendu ma maman au téléphone. Elle parlait de lui. Elle a parlé d’un palais et elle a dit 36 quai des Orfèvres. Puis des messieurs sont venus la chercher. Heureusement, j’ai le téléphone de maman et moi je sais qu’il est pas mort mon papa. Je lui ai envoyé mon premier cahier. Il sera fier de moi. Il est dans un palais doré. Les Orfèvres. Il est comme un roi là-bas et moi je serai son prince; il m’appellera Théo le Magnifique. »

Magnien et Leblanc se regardent sans un mot. Ce dernier est sur le point de l’ouvrir quand «Les portes du Pénitencier» brise le silence. «Me casse les couilles», pense Magnien.

—Hé, Johnny, t’as pas autre chose comme sonnerie ! s’exclame le capitaine.

Leblanc décroche d’un coup de pouce.

—Ouais, Leblanc. Quoi ? Hein ? Merde ! Puis il raccroche.

—Qu’est-ce qu’il y a ? demande Magnien, T’es tout pâle !

—La mère du gosse…

—Quoi ? La mère du gosse ? Reprend Magnien, inquiet. Finis tes phrases, bordel !

—C’est le ripeur³, Léon…

—Ben quoi le ripeur ? Accouche !

—Voilà, Léon a vérifié les fadettes. Hier, 15 appels en Syrie depuis le portable de Nadia. Et ce portable, il a borné dans le quartier, il y a une heure.

—Bon dieu, le gosse est ici.

Au même instant, un claquement en bas. Les deux enquêteurs quittent la chambre, dégringolent dans l’ escalier et se précipitent vers le jardin. Personne.

Des pas résonnent au premier.

—La porte…un courant d’air, s’époumone Leblanc tout en remontant quatre à quatre, à la culotte de son chef.

Devant la chambre, Magnien se fige.

—Arrête-toi Théo, essaie calmement Magnien. Ne fais pas ça ! On est de la police. On veut t’aider…

Au bord de la fenêtre ouverte, debout sur la chaise, Théo tourne son regard vers celui des policiers et s’écrie :

—Je suis Théo le Magnifique…

Et disparaît comme un ange.

Notes de l’auteur : ¹IJ : L’ Identité Judiciaire est un des services de la Police Technique et Scientifique ; ²cousin : (argot) indicateur. ; ³ripeur : (argot) dernier arrivé le moins gradé dans un groupe d’enquête.

 


Premier jet de l’histoire par chronologie des événements.

  1. Prélude

Un enfant de huit ans, Théo, vit avec sa mère. Son père a disparu en Syrie. Nadia, la mère de Théo, fait croire à son entourage qu’elle a perdu sa trace et qu’elle ne veut plus en entendre parler. Elle fait croire à son fils qu’ils sont en danger et qu’il ne doivent plus sortir de la maison. En réalité, elle prépare en secret son départ pour rejoindre son mari avec son fils. Sa fuite est imminente. N’allant plus à l’école, livré à lui-même, Théo a découvert un réduit à l’intérieure de cette maison, qui autrefois pendant l’occupation allemande, abritait une famille juive. Celle-ci a survécu, grâce au secret bien gardé. Théo en veut à sa mère et souffre de l’absence du père. Il se réfugie dans une aventure imaginaire, se croyant un prince voulant rejoindre son géniteur, à la conquête du monde. Il écrit sa souffrance en secret dans un cahier qu’il cache sous son lit. Une autre découverte de Théo dans cette maison propice à l’imaginaire d’un enfant de 8 ans. Il s’enfuit dans sa cachette et prépare lui aussi son départ. Depuis la disparition de son fils, Nadia est à la dérive.

  1. La disparition

Une école parisienne fait un signalement à la police : depuis plusieurs jours, la maîtresse de Théo est sans nouvelle de lui. Sa mère, Nadia, contactée par téléphone et par courrier ne donne plus signe de vie. La PJ la convoque au 36 quai des Orfèvres. Nadia les appelle pour leur expliquer par un mensonge sa fuite avec son fils, ayant peur du père de Théo. Son fils épie Nadia depuis sa cachette et lui vole son téléphone : il n’a pas quitté la maison. Nadia ne vient pas à la convocation. La PJ se rend sur place : les policiers découvrent une femme cloîtrée et prostrée. Nadia ne parle pas. Théo est introuvable. Aucune trace du père. Plus tard, l’analyse de la situation financière du couple montre une accumulation de dettes et de crédits non remboursés. Une procédure judiciaire est en cours. La maison est perquisitionnée.

  1. La perquisition

L’électricité a été coupée avant la trêve hivernale. Au domicile de Nadia, les enquêteurs découvrent dans un baril de lessive une somme importante en liquide, une enveloppe contenant une liste de contacts en Turquie et en Syrie, plusieurs téléphones portables, deux passeports avec les photos de Théo et de Nadia sa mère. La cellule antiterroriste est saisie : de forts soupçons portent sur le père introuvable. Aurait-il enlevé l’enfant pour l’emmener en Syrie ?

  1. Le cahier

Le lendemain, la PJ reçoit une enveloppe par courrier postal. Elle contient un cahier d’écolier. Son contenu est en rapport avec l’affaire suivie par l’équipe du capitaine Magnien et de son adjoint le lieutenant Leblanc. C’est un journal tenu par le jeune Théo, l’enfant disparu, écrit dans un style enfantin.

  1. Le point sur l’enquête

Le capitaine Magnien reçoit un appel de son adjoint le lieutenant Leblanc. Magnien fait le point de la situation : l’enfant est introuvable, sa mère reste prostrée. Le cahier donne quelques pistes aux enquêteurs : Théo confesse sur son cahier la mort de son père en Syrie deux mois plus tôt. Magnien demande à son adjoint d’analyser tous les appels téléphoniques passés par la mère de Théo depuis 6 mois. Son téléphone portable n’a pas été retrouvé. Magnien donne rendez-vous à Leblanc au domicile de Nadia. Pour lui, quelque chose cloche. Pourquoi le cahier de l’enfant a t’il été adressé à la PJ ?

  1. Retour au domicile de Nadia

La porte d’entrée s’ouvre en grinçant. Elle donne sur un couloir sombre. Une odeur de moisi assaille les deux enquêteurs. Leblanc avance prudemment, une lampe torche à la main. Il est suivi par Magnien qui marche sur ses pas. Au fond du couloir, une autre porte donne sur un jardin. Elle est ouverte, les scellés sont arrachés. Magnien prend les devants et se dirige vers l’escalier. Marche après marche, le craquement des lames en douglas répond au tic-tac d’une pendule décorant le palier. Le mobilier est sommaire. Dans la chambre des parents, un lit, pas d’armoire ni de placard. Plus loin, se trouve la chambre de Théo. Un lit et une table, une chaise en paille. Une armoire mais pas de vêtements. Pas de jouets. «Spartiate pour une chambre d’enfant», pense Magnien. Il s’assoit sur le lit et observe. Les murs sont peints en ocre. Une frise bleue fait le tour de la chambre à mi-hauteur. Elle représente à l’infini un cerf, une biche et un faon. «Une famille », pense -t’il. Au dessus du lit, oscille un croissant de lune sur lequel est assis Arlequin jouant de la mandoline.

  1. La découverte

Un détail avait échappé aux regards affûtés d’une demi-douzaine d’enquêteurs rompus aux scènes de crimes : sur le parquet, une rainure d’un centimètre de long aux pieds du lit de Théo. Magnien fouille au fond de sa poche et en retire une enveloppe. Il l’ouvre et pose sur le bureau les photos prises par l’identité judiciaire. L’une d’elle montre la chambre de l’enfant. Les traces n’y sont pas. Magnien en déduit que le lit a été déplacé entre la perquisition et leur retour à la maison de Nadia. Par qui ? Pour en savoir plus, les enquêteur soulèvent le lit et le déposent contre la fenêtre. Le capitaine s’agenouille à l’emplacement laissé libre puis passe sa main sur les lames, scrutant le moindre défaut, puis sent une légère dénivellation. Leblanc sort de son gilet technique un couteau papillon. Magnien le prend pour soulever une lame du parquet. Il la dépose sur le côté et dirige la lampe torche vers le trou. ll montre à Leblanc, entre ses doigts gantés, un cahier, puis un autre. Finalement, neuf cahiers d’écoliers sortent successivement de ce trou de souris. Magnien les dépose délicatement sur le lit. Ils sont numérotés, comme celui reçu hier par la PJ. Un courrier anonyme. Il portait le numéro 1. Magnien prend le dernier numéro. Il lit à haute voix la dernière page, recouverte de pattes de mouches très serrées. «L’écriture de Théo. Les analyses graphologiques l’établiront», pense Magnien. Théo explique dans son cahier qu’il a vu les enquêteurs perquisitionner sa maison. Comment est-ce possible ? Théo n’était pas là! Il leur dévoile qu’il est en possession du téléphone de sa maman. Le cahier leur apprend enfin que Théo est ce mystérieux expéditeur. Il pensait envoyer son journal à son père.

  1. Le dénouement

Magnien et Leblanc se regardent sans un mot. 10 ans qu’ils triment ensemble. Mais là, ce gosse leur pose un sacré problème. Leblanc est sur le point de donner son idée sur l’affaire lorsque son téléphone sonne.Un des membre de l’équipe d’enquête appelle Leblanc pour lui donner les résultats de ses recherches sur les communications passées depuis le portable de Nadia. Son trouble est perceptible lorsqu’il apprend à Magnien que le téléphone de Nadia a appelé 24 heures plus tôt un numéro en Syrie. De plus, le portable a borné une heure auparavant depuis la maison de Nadia. Magnien comprend que l’enfant en possession du téléphone, se trouve dans la maison. Ils entendent une porte claqué au rez-de-chaussé. Les deux enquêteurs quittent la chambre, dégringolent dans l’ escalier et se précipitent vers le jardin. Il n’y a personne. Des pas résonnent au premier étage.Ils remontent l’escalier, pénètrent dans la chambre de l’enfant et découvre Théo, prêt à sauter par la fenêtre. Ce qu’il fait en criant « Je suis Théo le Magnifique » Et il disparaît comme un ange.

Analyse de l’histoire par chronologie des événements.

Eléments de l’intrigue : un enfant disparaît, son père est introuvable, sa mère est prostrée et muette. Il y a un cahier écrit par l’enfant reçu au cours de l’enquête par la PJ. Il leur donne des pistes. Une perquisition fait penser qu’il s’agit d’une affaire liée au terrorisme.

Succession d’événements : voir les sous-titres dans le premier jet.

Points forts : deux disparitions, deux enquêtes (une de la PJ et une de la cellule antiterroriste, passée sous silence ) . Et une mère muette. Mais le point fort n’est pas tant dans la résolution de la disparition de l’enfant. L’histoire a fait un choix : celui de raconter un décalage entre deux perceptions d’un même événement ; celle des adultes, froide, logique, implacable, en mettant sous silence celle de l’enfant, chaude, ouverte sur l’imaginaire où tout est possible.

Moments intenses : le téléphone de Nadia a borné dans le quartier une heure avant l’arrivée de Magnien et Leblanc au domicile de Nadia

Ce qui manque à l’histoire : des dialogues, le point de vue de l’enfant en opposition à celui des adultes. Et surtout, une tension graduée jusqu’au dénouement.

Ce qui doit être supprimé : les adjectifs, les adverbes, les descriptions, le plus possible. Se concentrer sur l’action.

Analyse de la réécriture du texte :

Procédé utilisé : tensions et dénouement inattendu.

Rythme L’alternance de dialogues et d’actions par des phrases courtes donneront un rythme accéléré au récit.

Ralentissements Des extraits du cahier de Théo permettront de donner le point de vue imaginaire de l’enfant, tout en donnant des pistes aux lecteurs. Ceux-ci participent à l’enquête en analysant le contenu des cahiers de l’enfant.

Émotions Un peu d’humour, de l’angoisse sur ce que peuvent découvrir les deux policiers, de la tendresse pour cet enfant qui se livre dans son journal.

Utilité des informations et précisions fournies : On évacue les raisons qui poussent cette femme à préparer son départ. Par contre, l’histoire met en avant l’enfant et son désir de rejoindre un père magnifié.

Test du texte pour évaluer la difficulté de compréhension. Les deux extraits du cahier de l’enfant peuvent en rebuter certain : il est écrit en style enfantin avec peu de ponctuation. Des phrases courtes, parfois sans verbe, peuvent paraître à la limite du style de l’inventaire. Si cela essouffle le lecteur, tant pis, la police n’attend pas, et l’enfant coure un danger.

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